On ne peut pas toujours expliquer à quoi tient l'émotion ressentie au cours d'une visite dans un musée. Bien entendu, mon choix d'aller voir "Apollinaire critique d'art" à l'Orangerie ne relevait pas du hasard, mais bien d'une affinité particulière avec ce poète. Pourtant, très vite, en retrouvant cet univers quasi familier pour moi, quelque chose s'est passé. J'ai oscillé entre attendrissement, nostalgie et admiration mélancolique...

En effet, j'aurais adoré rencontrer quelqu'un comme Apollinaire. Prétentieusement, et sans doute à tort, je crois qu'on se serait bien entendus : en regardant les photos du jeune homme, sa bonhomie affichée, et une certaine douceur sur son visage, j'ai souri du plaisir qu'il devait y avoir à converser avec lui. Il avait l'air joyeux, sympathique et modeste.

A travers l'exposition, j'ai retrouvé bien des souvenirs propres à ma formation : une critique d'art sur Picasso, de la période bleue, qui m'avait pris plusieurs semaines haletantes de travail, et valu une prestation orale à l'université. Ou encore, mon choix de passer un autre oral sur "Automne malade", avec ses "nixes nicettes". Ou encore de revoir mon vieux recueil Alcools en livre de poche, et d'y découvrir, ébahie, "Zone", "Saltimbanques" ou bien les poèmes à Lou, splendides.

Et puis il y a les amitiés d'Apollinaire, le fidèle : Picasso, le grand complice, malheureux d'avoir perdu si jeune Apollinaire après treize ans d'amitié; les Delaunay; Derain; le Douanier Rousseau; Matisse, Max Jacob... L'intelligence du poète se voit d'autant plus dans le regard du critique, pertinent, fin, prémonitoire, audacieux.

Apollinaire divan

Car Apollinaire était audacieux, en effet : en choisissant un pseudonyme féminin tout d'abord, et en jouant sur le travestissement; en écrivant des oeuvres érotiques, qu'il faisait lire à Picasso; en créant une pièce de théâtre délirante, Les Mamelles de Tirésias, pour laquelle il inventa le terme de "sur-réalisme" (alors en deux mots), que reprirent plus tard Breton et Soupault...

En outre, j'ai été profondément émue devant les toiles métaphysiques de Chirico, encore et toujours, sans vraiment savoir pourquoi. Entre autres, il y a la toile "prémonitoire" du profil d'Apollinaire avec une cible sur la tempe : ce dernier fut blessé exactement à cet endroit pendant la première guerre mondiale.  J'ai aussi découvert une toile magnifique de Picasso : en filigrane, on devine une copie d'une oeuvre de Le Nain, recouverte d'un travail de pointilliste. Je ne connaissais pas du tout cette peinture du grand maître, que j'admire de plus en plus avec les années.

Chirico Apollinaire

Au fil de la progression dans les salles, on voit Apollinaire changer quelque peu, prendre de l'embonpoint, être fou amoureux de Marie Laurencin ou de Lou, porter l'uniforme du soldat, collectionner les objets d'art primitif, demander à des artistes d'illustrer ses recueils... Et c'est toujours la même sensibilité, qui s'affine, se construit, avec passion. NB : Ses critiques d'art ont toutes été réunies dans la collection Folio.

J'en pleurerais presque de me dire qu'Apollinaire est mort de la grippe espagnole, affaibli par sa trépanation suite à sa blessure par éclat d'obus. Il disparaît en 1918, laissant derrière lui une oeuvre déjà colossale, portée par sa devise, magnifique : "J'émerveille".

 

Note : Il est interdit de prendre la moindre photographie de cette exposition, et, si vous y allez, sachez que les contrôles de sécurité prennent un peu de temps.