Fin 1993, je voyais pour la première fois celle que j'idéalisais sur scène. L'une des deux dames en noir, la "muse de Saint-Germain des prés". Samedi soir, j'ai vu pour la dernière fois celle qui incarne pour moi tout à la fois Paris, la tolérance, la féminité, l'engagement. C'était la tournée d'adieu de madame Juliette Gréco.

 

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J'ai du mal à croire que je ne frissonnerai plus en entendant sur scène "J'arrive" ou "La Javanaise" chantés avec cette voix si particulière. La bonheur de Juliette Gréco sur scène est beau à voir. Les années passent, et ne l'épargnent pas plus qu'une autre, mais elle en joue en entamant le récital par "Je suis comme je suis" ("Non monsieur, je n'ai pas vingt ans") puis en enchaînant avec "Les vieux", "Jolie môme" ou encore "Si tu t'imagines", la parodie de Ronsard par Queneau, et toute première chanson que Gréco a chantée il y a environ soixante-cinq ans... Juliette Gréco se moque d'elle-même, rend hommage à tous ceux qui l'ont portée au plus haut, dans ce dernier récital : Gainsbourg, Queneau, Ferré, Béart et surtout Brel, bien entendu.

Comment dire l'enthousiasme du public, au bord de l'ovation à chaque chanson ? Comment dire le sourire, et la gourmandise des mots de Gréco ?

Elle ose, à chaque concert, chanter "Déshabillez-moi", et cela n'offusque personne, bien au contraire : on croirait voir par instant une petite fille, coquine, dans une robe de grande dame. 

En rappel, elle a chanté l'incontournable "Temps des cerises". Cette fois-ci, elle n'a pas dit : "C'est une chanson d'amour, donc une chanson révolutionnaire. C'est une chanson révolutionnaire, donc une chanson d'amour." Mais je l'ai entendu, comme toutes les autres fois où j'ai vu Juliette Gréco en concert. Je n'ose chiffrer, mais je dirais à vue de nez qu'il a dû y avoir entre huit et dix concerts en vingt-deux ans. Et à chaque fois, j'ai été submergée par l'émotion, intacte. Et à chaque fois, je me suis promis d'arrêter là. Finalement, je garderai un souvenir en forme de puzzle de tous ces spectacles, et une image toujours exaltée de cette femme.

Parfois, il m'arrive de dire que si je devais être quelqu'un d'autre, je voudrais être Juliette Gréco. Je pense que cette idée ne me quittera jamais, car si "je suis comme je suis" aujourd'hui, c'est entre autres grâce à elle.

C'est une femme qui rend le monde meilleur, et les gens beaux. Et c'est terriblement précieux.