Récemment, j'ai vu deux expositions au jeu de Paume : Taryn Simon et Florence Henri. Deux femmes mises à l'honneur, dans des styles bien différents.

Florence Henri

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Américaine née à la fin du XIXème siécle dans une famille assez aisée, Florence Henri commence par la peinture pour en venir à la photographie un peu par hasard. Elle se consacre à cet art uniquement de 1927 à 1940.Participant au Bahaus en Allemagne, elle s'interroge sur ce nouveau medium artistique et observe de nombreux artistes autour d'elle. Influencée par les avant-gardes, le surréalisme et le cubisme, elle combine ses influences pour être elle-même fort novatrice dans le domaine photographique. Ses premières créations reposent sur un travail de composition géométrique. On retrouve au fil de sa carrière énormément d'images sur le reflet, les natures-mortes, les compositions entre peinture, collage et photographie.

Pendant la crise de 1929, elle doit gagner sa vie et ouvre un studio. Henri devient aussi enseignante, et l'on compte parmi ses élèves Lisette Model et Gisèle Freund, excusez du peu. En 1930, elle expose pour le première fois à Paris à titre individuel. Son travail d'assemblage et de mélange des structures, des supports, connaît un certain succès. C'est une artiste reconnue de son temps. Tombée dans l'oubli par la suite, Florence Henri est redécouverte dans les années 70. Elle meurt en 1982 après avoir effectué un énorme travail de tri dans ses images.

Cette exposition est intéressante à plus d'un titre. On cherche les points de vue, les techniques utilisées pour rester parfois assez coi devant certaines images; et c'est ce que cherchait Henri, justement. J'ai découvert que cette femme avait sans doute eu une grande influence dans le domaine photographique (l'architecture, le portrait, les reflets que l'on retoruve beaucoup dans l'oeuvre de Lisette Model par la suite), et qu'on lui doit, ainsi qu'à d'autres, des perspectives qui nous sont devenues banales aujourd'hui, comme des plongées à pic, des cadrages particuliers...

Florence Henri fenêtre

Self-Portrait-1928-florence-henri

 

Taryn Simon

Faisons un bond dans le temps, puisque Simon est une artiste vivante d'une quarantaine d'années (elle est née en 1975 à New-York, comme F. Henri). Son oeuvre repose sur le principe de la classification, de l'inventaire, ce qui en résulte qu'elle utilise différents supports. D'ailleurs, Taryn Simon ne se considère pas photographe.

Ses images sont indissociables d'un texte toujours présent, assez court, et tout à fait informatif. Par exemple, elle a réalisé une série de portraits ("The innocents", 2002) de citoyens américains ayant été condamnés à tort dans des affaires de viol, de meurtre aux Etas-Unis. Les portraits seuls, réalisés dans des endroits clefs des affaires (parfois même sur le lieu du crime), ne font guère sens sans l'explication donnée dans le cartouche de chaque image.

taryn-simon innocents

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Ce qui intéresse Simon, c'est la part incontrôlable de la création artistique, dépendante de la censure, du bon vouloir des modèles, d'un souci technique... Elle opère donc un travail d'archivage, de classification sur des éléments parfois eux-mêmes déjà classifiés.

Pour chacune de ses expositions, elle est extrêmement pointilleuse et exigeante quant aux lumières, aux cadres, aux installations, à la typographie des cartouches... Et pourtant, Simon accuse une certaine souplesse face à la censure : elle utilise ces contraintes et ces interdits pour dénoncer la propagande, l'absurdité des décisions de certains gouvernements. C'est exactement ce qu'elle a fait en Chine, sans jamais contrarier le comité de censure qui a dû la prendre pour une Américaine un brin naïve : elle a exposé son travail, en occultant d'une peinture noire certains cadres photographiques qui avaient été interdits. Finalement, on ne voyait que cela, et ce qui crevait les yeux des visiteurs échappait au regard des censeurs -douce ironie.

taryn simon censure chine

Son oeuvre pointe, sans en avoir l'air au premier abord, les non-sens de l'existence, les dérives et dégénérescences de notre société. Comme le disait le conférencier, Taryn Simon est comme un judoka qui utilise la force de son adversaire pour le battre, tout en souplesse.

taryn simon douanes