Hier, on "fêtait" la libération de camps d'extermination, il y a soixante-dix ans.

Je ne lis guère d'articles sur le sujet, car celui-ci me bouleverse toujours autant. Personne dans ma famille n'a été déporté, personne n'a vécu cette horreur absolue dans mon entourage. Et pourtant, je suis totalement perméable à cette référence historique.

Il y a des années, j'ai voyagé en Pologne. J'avais à peine vingt ans. Dans ce circuit, j'ai "visité" -puisqu'il s'agit d'un musée- Auschwitz. A mon retour en France, je n'en ai rien dit. J'ai mis plusieurs années avant de l'évoquer.

Sans doute parce que les mots sont totalement impuissants. Sans doute aussi parce que je ne savais comment dire mon effroi, ni mon entendement totalement dépassé par ce que j'avais perçu là-bas.

Il n'y a pas à "étaler" ce que j'ai vu, mais les salles de torture médicale, ou les vitrines remplies de bagages ou de cheveux suffiraient, je crois, à anéantir quiconque.

Enfin, c'est ce que je croyais. Très vite, pendant que j'errais dans le camp, une question a tourné en boucle dans mon esprit : comment un homme peut-îl se déshumaniser à ce point ? Comment peut-on, humainement, faire subir cela à ses congénères sans réagir ? Est-ce cela, "être humain" ?
Evidemment, je retire de mon propos tous ceux qui ont luttés et se sont révoltés. Pendant des mois, peut-être des années, je reconnais avoir eu moins de foi en l'homme suite à cette expérience traumatisante.

Je n'ai jamais compris. J'ai eu beau lire des articles, des livres, ou même me rabattre sur un hors-série de Philosophie magazine sur le sujet, je n'ai jamais compris.

philo mag

Mon envie de vomir et me taire pendant des jours, à la sortie du camp, voilà ce qui restait. Ma tête vide affrontait ce précipice démesuré, sans avoir rien à quoi se raccrocher.

Alors aujourd'hui, quand j'entends l'antisémitisme répugnant ramper, voire s'affirmer; quand certains se gaussent de blagues monstrueuses sur les homosexuels à mettre dans des camps; quand on revendique le racisme comme opinion; quand on dresse des tribunes à la parole répugnante d'un Zemmour; mon envie de vomir, ancienne, revient. Mais pour ce qui est de me taire, je crois que c'est raté.